LE BALEINIER "SAN JUAN"
PATRIMOINE BASQUE RESSUSCITÉ
LE BALEINIER "SAN JUAN"
PATRIMOINE BASQUE RESSUSCITÉ
« Mission d’une vie » pour son capitaine Xabier Agote, la reproduction de ce bateau à voile du XVIe siècle, quasi achevée, ravive le glorieux passé maritime de la Côte basque. Une renaissance qui fait la fierté locale
Le ciel avait prévu de gronder. Une fâcheuse habitude au Pays basque. Ce vendredi 7 novembre, 17 heures, il a l’élégance de se taire. Comme tout le monde. L’étriqué port de Pasaia, coincé entre le Jaizkibel et la frontière franco-espagnole au nord, Saint-Sébastien au sud, ressemble à une cathédrale en plein air. Des milliers de croyants, agglutinés, certains perchés à flancs de coteaux, scrutent les premiers pas sur l’eau du bébé de la baie, le « San Juan », réplique d’un baleinier basque du XVIe siècle. Tout en affection retenue. « C’était un moment magique, revit le père fondateur de cette aventure patrimoniale sans égal, Xabier Agote. Une tempête et beaucoup de pluie étaient annoncées. Pendant l’événement, les cieux se sont ouverts miraculeusement. Et lors de la mise à l’eau, il régnait un silence religieux, une énergie spéciale, mystique. C’est comme si j’avais la présence autour de moi de tous les baleiniers basques de l’époque. » La flottille en bois d’il y a plus de 400 ans. Une résurrection symbolique. Quoique pas totalement achevée. La coque du navire, qui vient de poser ses premiers orteils sur les flots, est encore nue. Il lui manque voiles, mât, cordages, ancres, etc. Bref, toute sa tête. Mais l’esprit est là et le cap fixé. Au printemps 2027, ce sera l’Amérique ! Un périple maritime direction les côtes du Canada, sur les traces de l’original, échoué en 1565 à Red Bay, un petit village de pêche de la péninsule du Labrador. On peine à imaginer la tension émotionnelle qui régnera dans la communauté locale, et plus largement basque, lors du grand départ. Mais ceci est une autre histoire.
Attiré par les étoiles, les voiles
Celle du « San Juan » nouveau commence en 1978. Lorsque des plongeurs archéologues canucks (canadiens, N.D.L.R.) découvrent l’épave de l’ancien au fond de l’eau. L’idée de la reproduction n’est pas encore née, mais sa possibilité, oui. À peu près à la même période, de l’autre côté de l’Atlantique, un jeune garçon promène des rêves d’un autre âge sur les quais de Saint-Sébastien. Quand les copains badent les belles voitures et les avions, lui, le Souchon donostiar, est d’abord attiré par les étoiles, les voiles. Que des choses pas commerciales. « J’ai toujours aimé l’ambiance du port, les bateaux de pêche. Même si j’avais le sentiment que j’étais le seul », sourit Xabier Agote, aujourd’hui 61 ans. Bientôt, l’ado poète doit observer le cœur lourd ce monde qui l’enchante larguer les amarres. « J’ai été le témoin de la disparition d’un patrimoine, ces bateaux en bois que j’aimais, très rapidement remplacés par des bateaux en plastique », soupire-t-il. Sa conviction est faite, renforcée par l’émission « Thalassa », regardée « tous les vendredis soir, grâce à l’accès que l’on avait au réseau français ». Et ce n’est pas ce détour imposé par son père en Champagne pour une formation agricole, dont il reviendra francophone et francophile, qui le fera dévier de cette ambition : il sera charpentier de marine. « J’ai voulu apprendre ce métier que personne ne voulait », se marre-t-il. Ce sera dans le Maine, aux États-Unis.
De la magie à l’histoire
Mais pas tout de suite. L’école est sélective pour les étrangers. Xabier Agote doit patienter deux ans. Il part surfer et parfaire son anglais en Australie. « C’est là qu’un jour, en 1985, le hasard m’a fait cadeau de ce reportage de ‘‘National Geographic’’. » Plus précisément une connaissance de là-bas, qui a appris qu’il venait du Pays basque. Le numéro du magazine est consacré au destin du « San Juan ». Une révélation absolue : « Cela a déclenché chez moi une fascination, complémentaire à la magie que je trouvais dans ces bateaux en bois, capables avec quelques arbres de la forêt et le travail des hommes de faire le tour du monde. J’étais dans une démarche artistique. Cette lecture m’a ouvert sur une dimension historique ». La Côte basque, ce si petit territoire, a eu une histoire maritime extraordinaire. Les techniques les plus développées du monde y sont nées Le Donostiar s’immerge dans le glorieux passé des siens. « La côte basque, ce si petit territoire, a eu une histoire maritime extraordinaire. Les techniques les plus développées du monde y sont nées. À l’époque de l’empereur Charles Quint, 80 % des navires océaniques y étaient construits, rapporte-t-il. Simplement parce qu’il n’y avait rien d’autre que des montagnes remplies de chênes et des mines de fer ici. Pas d’agriculture. Et Pasaia était le port basque le plus important. » Le baleinier « San Juan » figurait parmi les fleurons de ces navires transatlantiques à voile. C’est décidé, Xabier Agote doit le faire revivre : « Ça a été la mission d’une vie », endosse-t-il.
Une réplique AOC
Il faudra patienter près de 30 ans pour enclencher les travaux, en 2014. Le temps que les plans de « l’épave la mieux préservée au monde pour un navire océanique », soient reconstitués par l’archéologue canadien Robert Grenier et ses équipes, entre Red Bay et Ottawa. L’œuvre d’une vie mais aussi d’un pays, que le gouvernement nord-américain offrira sous conditions : « On a signé une convention, dans laquelle on s’est engagé à respecter le concept d’intégrité commémorative, c’est-à-dire de faire une reproduction fidèle à l’original ». « Grâce à la manière dont on a respecté cette reconstruction, on a obtenu le parrainage officiel de l’Unesco » Philosophie de toute façon partagée par le Guipuzcoan et les siens. « On voit beaucoup de fausses répliques de bateaux, pas très rigoureuses. Grâce à la manière dont on a respecté cette reconstruction, on a obtenu le parrainage officiel de l’Unesco. » On pourrait y ajouter une labellisation bois AOC : chêne pour la coque et sapin pour la partie du dessus viennent de forêts du Pays basque. Ces trois décennies d’attente permettent aussi à Xabier Agote de se roder sur d’autres projets plus modestes. Avec « Ameriketatik », débuté dans le Maine, conclu à Pasaia, il s’entoure de bras et de fonds de la diaspora basque, pour assurer la réédition d’une traînière de pêche à l’anchois et à la sardine du XIXe siècle.
Le modèle d’un chantier-musée
Ce faisant, il s’applique à faire renaître dans la baie une conscience sociale autour d’une singularité passée quasiment disparue : « Chez vous, la Révolution française a plus de 200 ans. En Espagne, Franco est mort il y a tout juste 50 ans. La dictature a essayé d’effacer notre identité culturelle ». Et elle y est en partie parvenue dans certains domaines : « Le patrimoine maritime n’existe pas », a-t-il alors été obligé de constater. Des savoir-faire et des métiers de la mer se sont évaporés, qu’il va s’évertuer à réanimer. Il manque enfin un modèle économique, qui ne repose pas seulement sur les centaines de bénévoles attirés par cet atelier participatif hors normes. Xabier Agote imagine alors la Faktoria Albaola (1), qu’il bâtit sur la commune de San Pedro, espace double, à la fois chantier naval et musée. Soit un dispositif non exclusivement réservé au « San Juan » (lire par ailleurs) et pourvoyeur de ressources financières. « Notre budget annuel est d’environ 1 million d’euros, un tiers vient des partenaires institutionnels (Guipuscoa, gouvernement basque, Madrid), un tiers d’entreprises privées et un tiers du grand public par les entrées au musée », détaille le président de l’association, qui se muera bientôt en fondation pour faciliter les dons.
Archéonavigation
Dans un anachronisme visuel saisissant, le « San Juan » encore dénudé du haut s’habille actuellement dans un autre secteur du port, entouré de navires industriels, au chantier naval Zamakona. Une escale que les futurs navigateurs basques du XXIe siècle espèrent très temporaire, afin de préparer leur odyssée transatlantique. « On va voyager dans un bateau dépourvu de motorisation, dans les mêmes conditions qu’à l’époque, selon le concept d’archéonavigation », promet le capitaine. Une rusticité annoncée qui ne l’effraie guère. Cet enfant de la bourgeoisie donostiare a mené l’essentiel de son existence dans une « précarité » assumée. C’est aussi celle qui a présidé à la réapparition du baleinier : « Il s’agit du seul moyen que j’ai trouvé pour développer ce projet. Au départ, je n’avais pas de connexion politique, pas d’argent. Chaque fois qu’on obtenait un peu de notoriété, et du coup un peu plus de financement, on l’investissait sans attendre. J’aurais pu vivre plus aisément, mais je me suis donné cette mission de faire une révolution culturelle dans le domaine du patrimoine maritime basque. Ça a été un chemin très douloureux du point de vue personnel, mais très enrichissant. » (1) Mot basque très ancien du vocabulaire maritime, trouvé dans des documents d’archives étudiés au Canada, contraction de albo (latéral) et ohola (planche), pouvant se traduire par « planche de côté d’un bateau »
Une restauration et une exposition
La Faktoria Albaola accueille actuellement la restauration de l’« Ozentziyo », le dernier bateau de pêche traditionnelle en bois du port de Saint-Sébastien, ultime témoin de la « cacea », cet art ancestral de la pêche au thon. Soit un autre symbole du patrimoine maritime basque que la structure cherche à faire revivre. Une exposition accompagne cette rénovation, qui sera ouverte au public fin janvier.
Faktoria Albaola, Ondartxo ibilbidea, 20110 Pasai San Pedro.
Par Pierre Mailharin Article Sud Ouest 4 janvier 2026 Mis à jour le 05/01/2026 à 11h40. Crédit photo : Nicolas Mollo ; Bertrand Lapègue
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